
Votre fiche :exercices, études, oeuvres !
Mais aussi Peindre avec l'IA sans perdre son âme
Exercice, étude, œuvre : les trois voies du peintre
1. L'exercice : relier l'œil et la main
Le but premier de l'exercice est de développer l'énergie : le lien direct entre ce que l'œil perçoit du monde et ce que la main trace. C'est fondamental : c'est ce lien qui imprègne ensuite vos tableaux d'une énergie authentique et vibrante.
Les exercices peuvent prendre bien des formes :
le croquis rapide ;
la mise en place d'une petite idée (les croquis préparatoires sont aussi des exercices) ;
le travail de composition ;
l'entraînement à un geste précis : traits justes, hachures, ou au couteau, empâtements et glissements.
Ils doivent rester rapides, fluides et vivants. Peu à peu, ils stabilisent le trait et rendent le geste instinctif. Leur lieu naturel : le carnet de croquis.
2. L'étude : s'imprégner du monde et des autres
L'étude sert à comprendre, sur le plan technique. Il en existe plusieurs sortes :
l'étude d'après nature, pour comprendre comment est structuré un paysage, quitte à peindre de façon classique, voire très réaliste ;
la copie d'un maître (classique, impressionniste… tout ce qui vous parle et ouvre une voie que vous voulez explorer) ;
l'étude « à la manière de », pour étudier un aspect particulier : une composition, un rapport de couleurs ;
l'étude personnelle, qui n'est pas encore votre style. Par exemple, je peins des paysages carrés avec un ciel très étroit et un champ immense, et je décline ce format en de nombreuses études pour explorer couleurs et matières.
Exercices et études, c'est l'imprégnation de ce qui vient de l'extérieur : la nature, le travail des autres, et vos propres essais.
3. L'œuvre : la résonance de l'intérieur
L'œuvre naît de la rencontre entre l'énergie des exercices, la compréhension acquise par les études, et ce qui vient de l'intérieur : sentiments, émotions, idées. Quand cette résonance se produit, le tableau devient l'incarnation de ce que l'on ressent.
Au fil des œuvres, certaines tendances se resserrent (sujets, couleurs, traits, matières) et finissent par former un style. Pas une prison : un style ouvert, qui rassemble.
Mais aussi Peindre avec l'IA sans perdre son âme
Un moment comparable à l'arrivée de la photographie
Nous sommes face à l'IA un peu comme les peintres du 19e siècle face à la photographie. Ce n'est pas une catastrophe : c'est un phénomène normal dans l'histoire de l'art.
La photo a libéré les peintres de la représentation fidèle et un peu naïve du monde. Ils sont allés chercher ce qu'elle ne savait pas saisir : la lumière, la vibration, l'impression. Quelque chose du même ordre est en train de se passer aujourd'hui.
La première étape n'est donc pas de rejeter l'IA, ni de s'y abandonner.
C'est de se demander, tranquillement : à quoi peut-elle nous servir, et que doit-on garder pour soi ?
Ce que l'IA apporte au peintre
L'éternel problème du modèle. Peindre un cheval, un nu, un mouvement a toujours demandé un modèle ou une photo. Un cheval qui dort, qui se cabre, dans la brume : on peut faire des croquis rapides, mais un tableau, c'est autre chose. Avant la photo, c'était encore plus difficile.
Une banque d'images infinie et sur mesure. L'IA peut synthétiser un cheval qui a tous les aspects de la réalité, sans reprendre la photo d'un photographe précis. On la guide en trois, quatre, cinq étapes jusqu'à l'image voulue. Je parle du cheval, mais c'est vrai pour tout.
Un dialogue inédit. On peut lui demander d'adapter une image à son propre style, de proposer des variantes, d'analyser ce qu'on est en train de faire. Jusqu'ici, seul un critique d'art pouvait jouer ce rôle. Il y a là quelque chose de prodigieux, qui n'a jamais existé, et d'un peu vertigineux.
Une vieille tradition. Les peintres ont toujours puisé dans des images toutes faites pour les transformer. Delacroix et Degas se servaient de photographies. Le Douanier Rousseau, que Picasso admirait tant, partait d'illustrations de magazines et de cartes postales pour peindre ses jungles. Se servir d'un outil n'a jamais empêché d'être peintre.
Les limites et les dangers
Une machine statistique, donc normative. Malgré son terrain immense, l'IA fonctionne par équilibre statistique. Elle tend vers la moyenne, le lisse. C'est pour ça que ses images se reconnaissent immédiatement, du moins pour l'instant. Et si tout le monde fait pareil, personne ne fait plus rien.
Glisser sans s'en rendre compte. Le vrai danger est de déléguer à l'IA ce qui relève de la création elle-même. Or la frontière n'est pas nette : on peut passer du contrôle à l'abandon sans s'en apercevoir, et inversement. Je n'ai pas de réponse, seulement une vigilance.
La question des droits. L'IA ne copie pas la photo d'un photographe en particulier. Mais elle a été entraînée sur des millions d'images créées par d'autres, et le débat reste ouvert. Il serait malhonnête de le présenter comme réglé.
Un outil qui change notre façon de penser. Dans le Phèdre, Platon craignait que l'écriture n'affaiblisse la mémoire. L'IA est un bouleversement du même ordre. Comme outil, elle peut nous emmener très loin. Le danger majeur concerne ceux qui ne sauront pas s'en servir et seront engloutis. Pour ne pas l'être, il faut continuer à pratiquer, à rater, à chercher son propre regard.
Ce qui reste profondément humain
Le rapport à la matière. Un jour, un robot guidé par l'IA saura sans doute peindre ou sculpter. Mais peindre n'est pas seulement produire un résultat. C'est comme une promenade : ce n'est pas seulement le chemin, c'est le vent dans les cheveux, la fatigue, le plaisir de s'arrêter pour regarder un paysage. La friction du pinceau, l'épaisseur, le geste, ce plaisir-là ne se délègue pas.
Le tâtonnement. Le peintre essaie, rate, revient en arrière. Ce questionnement face au réel fait partie du plaisir de peindre et de l'authenticité de l'œuvre. L'IA, elle, livre directement un résultat lisse, sans chemin.
Rater dans la joie. C'est ce que j'appelle ainsi, pour rire, dans mes cours : s'engouffrer dans des pistes non productives. Un peu comme le raisonnement par l'absurde en mathématiques, ces impasses nous donnent conscience des choses en négatif. C'est un apprentissage que l'IA ne pratiquera sans doute pas.
L'arbitraire magnifique. L'humour, l'implication émotionnelle, la passion soudaine pour une couleur ou une manière de traiter les choses. Cet arbitraire n'a rien d'efficace, et c'est justement ce qui le rend beau.
L'âme du peintre. Chaque peintre a une orientation, philosophique, énergétique, esthétique, qui ne vise pas la perfection mais exprime ce qu'il est. C'est peut-être là que se trouve ce que les êtres humains garderont face à l'IA.
La leçon des échecs. Aucun joueur humain ne bat plus la machine, et pourtant il n'y a jamais eu autant de joueurs. Ce qui compte, c'est la partie vécue au présent, pas la perfection du jeu. La peinture suivra peut-être le même chemin.
Mes règles de peintre
Pas des lois, plutôt des garde-fous que je me donne.
L'idée reste à moi. Le concept, le sujet, ce que le tableau doit dire : je ne le délègue jamais.
L'IA fournit la documentation, pas le tableau. Elle remplace le modèle ou la photo qui me manquaient, rien de plus.
Je transforme jusqu'à ce que l'image redevienne la mienne. Je garde une forme, une posture, une lumière, et je jette le reste.
L'exécution passe par ma main. La matière, les couches, les reprises, les accidents : c'est là que se joue le tableau.
Je me méfie du « trop IA ». Si le résultat est lisse, plat, trop parfait, c'est que je n'ai pas assez travaillé.
Je reste vigilant sur le glissement. À chaque étape, je me demande : est-ce encore moi qui décide ?
Je le dis ouvertement. Utiliser l'IA n'a rien de honteux. Le cacher le serait davantage.
Cas pratique : mon cheval, de l'image IA au tableau
Après les principes, voici précisément comment j'ai procédé pour un tableau. Je le montre en trois vidéos sur ma chaîne : le croquis préparatoire, l'exécution, la finition.
Avant tout : exercice, étude ou œuvre ? Je distingue toujours ces trois niveaux. Ce cheval n'est pas une œuvre personnelle. C'est à 80 % une étude, 10 % un exercice, 10 % personnel. Mon but n'est pas de jouer l'artiste inspiré, mais de pousser l'IA dans ses limites, pour faire honnêtement la différence entre sa part et la mienne.
L'idée. Un cheval qui surgit de nulle part, puissant et mystérieux. Rien d'extrêmement original, mais un sujet simple qui parle à tout le monde.
La demande à l'IA. Ma première demande : « Peux-tu me faire un cheval qui sort d'un univers très foncé, qui donne l'impression de jaillir vers la lumière, qui va de gauche à droite, avec une impression d'énergie très forte ? » Le résultat ne me plaisait pas trop. J'ai affiné en trois ou quatre étapes : plus de luminosité, etc. [image : l'étude finale de l'IA]
La question décisive. Devant cette image, je me demande ce que je peux en faire. J'y intègre une dimension personnelle, mes sujets habituels, mes cubes, tout en restant dans l'esprit de départ.
Le format et la technique. Pastel ou huile ? 100 × 100 ou plus petit ? Je choisis 80 × 80 cm. Ça paraît bête, mais c'est une vraie décision, souvent déterminante.
Le croquis préparatoire. Sur un format carré, je déplace la composition : plus à droite, plus haut, le cheval plus petit, plus de matière. J'y fixe la composition définitive, les valeurs (le clair-obscur), les couleurs, la lumière, et l'ordre dans lequel je vais travailler. C'est là que l'image toute faite commence à devenir la mienne. [image : le croquis]
L'exécution à l'acrylique. D'abord le dessin, le plus rigoureux possible, en sachant qu'il sera remodelé. Puis les effets de matière, les coulures, le sens des directions. La tête et une patte restent très minutieuses ; le reste se disperse dans l'abstraction du fond sombre. [images : les étapes]
J'oublie l'image de départ. Si je la regarde trop, elle devient un dictateur pour ma créativité. Je ne la garde que pour la précision de la tête.
La finition à l'huile. Là, je travaille en moi-même, avec des choix de plus en plus personnels. [image : le tableau]
Ce que j'en retiens. Même en m'en écartant, l'image de l'IA reste très, voire trop, présente dans le tableau. C'est la limite de l'exercice, et c'est aussi ce qu'il m'a appris.
Quelques conseils pour vos propres demandes à l'IA :
Décrivez l'énergie et la lumière, pas seulement le sujet : « qui jaillit », « vers la lumière », « de gauche à droite ».
Affinez en plusieurs étapes plutôt que de tout demander d'un coup.
Demandez des variantes de posture ou d'angle pour avoir le choix.
N'hésitez pas à garder une image imparfaite : c'est un document de travail, pas le tableau.
Les erreurs à ne pas commettre
Poser des demandes générales. « Fais-moi un cheval », « un cheval majestueux » : c'est l'assurance d'obtenir une image bateau. Une demande vague donne un résultat moyen, puisque l'IA tend toujours vers la moyenne.
Garder l'image sous les yeux jusqu'au bout. Elle devient un dictateur. Elle sert à démarrer, pas à conduire le tableau.
S'approprier le résultat en cachant la méthode. Présenter comme entièrement sien un tableau parti d'une image IA, sans le dire, c'est une petite faute morale. L'honnêteté sur la façon de faire fait partie de l'œuvre.
Oublier qu'on n'est pas seul. Des millions de personnes peuvent faire la même chose. On va vers une saturation d'images, comme il y a déjà une saturation de livres numériques et de morceaux de musique produits par IA. Dans ce flot, seule une démarche vraiment personnelle se distinguera. C'est un sujet de réflexion à lui seul, que j'aborderai une autre fois.
Conclusion : l'appréciation plutôt que l'efficacité
Ne devrions-nous pas remplacer l'efficacité par l'appréciation ? C'est peut-être là que se trouve ce qui est profondément humain.
L'IA nous oblige à chercher en nous ce qui est essentiel, et à distinguer ce qui n'était que trivial. Si elle reste un moyen, et non une fin, elle peut devenir une avancée fantastique.
Le temps de la pause. À chaque étape, et même à l'intérieur de chacune, il faut savoir s'arrêter dix minutes. Un temps de réflexion, presque méditatif, pour intégrer ce qui vient d'être fait comme une nouvelle donnée, et repartir avec sa propre source de créativité. C'est ce qui permet de garder le contrôle face à l'image de départ.
Garder le sens du jeu. Entre ces pauses, il y a des moments où l'on se lâche, où l'on s'abandonne et où l'on joue. Il faut se rappeler que ce n'est qu'une étude, et que le vrai but est d'en tirer, à la fin, une conclusion. Comme l'alpiniste qui ne peut contempler le paysage qu'une fois arrivé au sommet.
Car le véritable objet de la peinture n'est pas le résultat. C'est ce processus d'imprégnation de notre conscience dans la réalité, dans l'irréalité, dans le mystère insondable qui se présente à nous sur tous les plans. Un mystère que les découvertes sur l'espace, l'infiniment petit ou le vivant, souvent permises par l'IA elle-même, ne font qu'agrandir.
Ce chemin-là passe davantage par l'art de poser des questions que par celui de donner des réponses. Et ces questions, je vous les laisse : et vous, qu'est-ce que vous ne délégueriez jamais ?
Sylvain Loisant
Si vous avez la moindre question, n'hésitez pas à la poser à l'adresse suivante : s.loisant@gmail.com